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La CNT dans la révolution - Tome 2

Noam Chomsky écrivait en 1968 : «  L’étude historique la plus complète de la révolution anarchiste demeure peu accessible, et pas plus que l’auteur, José Peirats – il vit actuellement dans le sud de la France – qu’aucun des réfugiés qui n’écriront jamais de mémoires, mais qui pourrait apporter un témoignage personnel d’une valeur inestimable, ne semble avoir été consulté par les principaux commentateurs de la guerre d’Espagne1. « 

Depuis cette date José Peirats n’est plus, mais l’œuvre des artisans et des partisans des changements sociaux spontanés et également préparés survit en partie grâce à lui.

Que reste-il maintenant des trois tomes de 400 pages chacun (en castillan), écrits entre 1949 et 1953, alors que plus d’une centaine d’universitaires et d’écrivains ont publié leurs études dans plusieurs pays ?

Tous les historiens sérieux s’appuient sur Peirats, qu’ils soient franquistes2, soviétiques3 ou issus des universités que nous connaissons : Hugues Thomas, Burnett Bolloten, etc. Toutefois, aucun ne tente d’expliquer, sans arrogance et sans prosélytisme, à des travailleurs comment une révolution qui semblait si majestueuse et ouverte à tous ceux qui la tolérait a pu être écrasée si sadiquement ?

Et une seconde question surgit : pourquoi l’œuvre de José Peirats n’a-t-elle pas été traduite en français avant 2018-2019 ?

La réponse évidente est que la critique corrosive, voire iconoclaste, ne plaît pas à un certain nombre, à beaucoup d’anarchistes (les militants), de libertaires (les sympathisants des idées émancipatrices). Et voici, plus précisément, les raisons de ce que j’appelle une censure, un bâillon (noir et rouge, bien entendu, et bien tendu jusqu’à une date récente).

La Confédération anarchosyndicaliste espagnole Confederación Nacional del Trabajo (Confédération nationale du travail), CNT, en exil en France, désigna un de ses adhérents, José Peirats, pour rédiger l’histoire de cette confédération. Pourquoi ce militant et pas des écrivains chevronnés de l’anarchosyndicalisme espagnol ? En fait, Abad de Santillán, García Pradas, García Oliver, Federica Montseny, Gaston Leval avaient eu des postes trop importants pour être impartiaux ; d’autres part, Felipe Alaiz, Lola Iturbe, Juanel, García Durán, etc., semblaient trop engagés dans leurs propres recherches.

José Peirats, poseur de briques de profession, passionné par les livres et journaliste anarchosyndicaliste, avait un passé de respect de la démocratie anarchosyndicaliste, des qualités de courage et de sang-froid. Avant la guerre civile de 1936-1939, durant la guerre à l’arrière puis au front, ensuite en exil et dans le combat antifranquiste, il n’avait pas cédé à l’opportunisme. Il fut choisi par un camarade exceptionnel4 et il accepta de rédiger l’histoire de la CNT. Le résultat est à l’opposé de ce que sont les œuvres de commande (biographie d’un pape, d’un président ou d’un parti politique).

C’est un bilan qui illumine des pans de l’histoire de l’anarchosyndicalisme espagnol. Le critère de l’analyse est d’expliquer les combats des syndiqués anarchosyndicalistes, cénétistes, contre leurs exploiteurs durant la monarchie le plus souvent sans l’aide de la confédération syndicale du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). Ensuite pendant la II République, les cénétistes durent combattre les mêmes exploiteurs souvent soutenus par des partis de centre gauche, le PSOE, les partis catalanistes et basques.

Évidemment, cette réalité indubitable convient mal aux historiens de gauche et de droite. En outre, Peirats évoque clairement les fanfaronnades en juillet 1936 du gouvernement républicain de centre gauche assurant tout contrôler grâce à ses services de renseignements civils et militaires.

Le putsch militaire et catholique, puis de plus en plus fasciste, réussit dans la moitié de l’Espagne, déclencha une guerre d’extermination contre la gauche, définie comme  » tous les partis politiques, sociétés ou syndicats qui s’opposent au Mouvement (putschiste) [on appliquera aux dirigeants des groupes d’opposants] des châtiments exemplaires à ces individus pour étrangler les attitudes rebelles et les grèves.5 « 

Peirats décrit la guerre de 1936-1939 d’abord révolutionnaire et militaire, puis de plus en plus militaire et suicidairement sectaire. L’occupation et l’autogestion de nombreuses usines, ateliers, entreprises et villages par les cénétistes, furent suivies, voire dépassées parfois, par leurs camarades travailleurs socialistes et sans étiquette.

Peirats ne dissimule pas les difficultés pratiques, politiques et les divergences profondes entre cénétistes de base et dirigeants cénétistes progressivement bureaucrates et stratèges face à la guerre.

José Peirats, s’il a été rétribué par sa Confédération pour son travail (modestement comme pour tous les postes de permanents de la CNT en exil), n’a pas du tout prostitué son analyse pour redorer des blasons ou enterrer des erreurs de sa Confédération. Pour s’en convaincre, il suffit de lire certains titres des chapitres des trois tomes :  » Le dilemme de la révolution et de la guerre « ,  » Conséquences de la collaboration confédérale  » (Tome I) ;  » Déclin politique de la CNT « ,  » Ironies d’un premier anniversaire  » (Tome II) ;  » La crise interne du Mouvement libertaire « ,  » Malheur au vaincu !  » (Tome III).

Le tome I évoque les origines du mouvement ouvrier et anarchosyndicaliste espagnol, la II République et le putsch militaire et le combat et les changements sociaux révolutionnaires dans l’Espagne républicaine. L’auteur demeure sobre et laisser s’exprimer les événements, mais les réflexions ne manquent pas !

 » Ce si terrible problème [Le choix dès le 21-22 juillet 1936 de la collaboration avec la démocratie bourgeoise] fut-il traité à fond par les militants anarchistes et confédéraux ? Épuisa-t-on toutes les ressources dans l’analyse des conséquences d’une résolution si aventureuse ? Soupesa-t-on de façon calme et sereine tous les pour et les contre ainsi que l’exemple de l’expérience et de l’histoire des révolutions ?  » (Chapitre IX,  » L’œuvre révolutionnaire « , p. 237).

 » Le temps dira à brève échéance lequel de ces deux chemins est le plus sûr : celui qui conduit à la conquête de positions politiques, visant la cime du pouvoir, ou celui qui n’abandonne pas les lieux de production. Sur le premier, la CNT ne recueillera que des déceptions, des échecs et de l’ingratitude. Du point de vue politique, les conquêtes de la CNT ne durèrent que ce que durent les roses.  » (Chapitre X,  » Le dilemme de la révolution et de la guerre « , p. 272).

Le tome II va paraître en juin 2019 [déjà édité, en librairie en juillet] et couvre presque toute l’année 1937, lourde de  » noires tourmentes  » menaçantes. Deux mots du début de l’hymne anarchosyndicalistes  » A las barricadas « , mais ce n’est plus le capitalisme qui va être terrassé, ce sont les conquêtes prolétariennes.

Certes, des chapitres évoquent encore des avancées :  » Vie organisationnelle et unité syndicale « ,  » Le miracle de l’industrie de guerre « . Mais les multiples obstacles sont décrits minutieusement :  » L’Ombre du Kremlin « ,  » Les sanglants événements de mai « ,  » Déclin politique de la CNT « ,  » La crise du Parti socialiste « . De longs extraits de discours restituent des moments pathétiques en mai 1937 et en juin 1937 avec le bilan de quatre ex-ministres anarchosyndicalistes, des explications adressées à Paris aux camarades français, puis en octobre 1937 les paroles de l’ex-premier ministre socialiste Francisco Largo Caballero.

 » La CNT encaissa la première et la plus grave de ses crises par manque de flair politique et même par absence de politique. Ce qui était extrêmement déconcertant vu sa décision d’intervenir de façon responsable dans des gouvernements et dans les joutes politiques.  » (Chapitre XXI,  » Les sanglants événements de mai « ).

Frank Mintz

1 Chomsky Noam, L’Amérique et ses nouveaux mandarins, Paris, le Seuil, 1969, p. 257.
2 Ricardo de La Cierva y de Hoces, futur ministre de la culture en 1980 d’un gouvernement de la monarchie parlementaire espagnole, et historien franquiste apprécié, a fait un portrait de José Peirats, dont voici l’essentiel.  » […] les trois tomes, d’un ennui presque léthargique, sont une mine naïve et inépuisable de documents. […] L’anarchisme est une absurdité criminelle : les communistes et les personnes de droite sont d’accord pour lui attribuer un caractère paranoïaque, régressif, intolérable par définition dans une société. C’est pourquoi je crois qu’un intellectuel anarchiste est un paradoxe vivant. Une contradiction dans un cercle perpétuel Un cas évident de névrose préalable qui ferait sourire s’il n’y avait son potentiel désintégrateur […] la débilité mentale de notre auteur étant démontrée […] « , pp. 191-192.
Ricardo de La Cierva y de Hoces Cien libros básicos sobre la Guerra de España, Madrid, 1966.
Paradoxalement La Cierva critique l’historien David T. Catell en notant  » son ignorance absolue de la documentation apportée par Peirats  » (o. c., pp. 172, 178).
3 Maidanik K.L. Испански пролетариат в националъно-революционной воине 1936-1939 [Ispanski proletariat v natsionalo-revolutsionnoï voine 1936-1939, Le prolétariat espagnol dans la guerre nationale révolutionnaire 1936-1939], Moscou, 1960.
4 Martín Vilarrupla, ouvrier du bâtiment, secrétaire général de la CNT et aussi chargé de la  » Culture et de la propagande « .
5 Extrait d’une longue circulaire clandestine du général Mola, le 25 mai 1936, date modifiée du coup d’état qui eut lieu les 17 et 18 juillet 1936.

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