Qu'est-ce que l'anarchisme011

Extrait de la brochure « Qu’est-ce que l’anarchisme – Collectif – Éditions Du monde libertaire ». Cliquez ici pour télécharger la brochure complète.

Qu’est-ce que l’anarchisme ?

Donner un aperçu, même sommaire, de la pensée anarchiste et des pratiques libertaires en quelques pages, n’est sans doute pas une tâche aisée. Cela tient d’une part au fait que l’on ne peut pas, dans le cas de l’anarchisme, ramener toutes ses manifestations à l’activité d’un seul théoricien ou d’un seul groupe et, d’autre part, qu’elles sont loin d’être l’expression d’une idéologie figée.

Habituellement, on se réfère à Stirner, Proudhon et Bakounine qui sont les trois principaux théoriciens de ce courant de pensée. Or cela n’est vrai qu’en partie car, en ce qui concerne Stirner, sa pensée reste jusqu’à la fin du XIXe siècle pratiquement inconnue en dehors de l’Allemagne et totalement étrangère à l’éclosion du mouvement libertaire à proprement parler. Quant à Proudhon, qui peut être considéré à juste titre comme le « père de l’anarchisme », sa pensée subit aussi de longs moments d’oubli et fait l’objet, à l’occasion, de déformations grossières. En ce qui concerne Bakounine, si son influence est directe et décisive sur le mouvement libertaire, celui-ci prend son essor et ses caractéristiques propres seulement après sa mort. Bien plus, les idées anarchistes sont connues essentiellement à travers l’œuvre de ses disciples, comme Kropotkine et Malatesta, qui n’hésitent pas sur des points importants à modifier, préciser, élargir l’héritage bakouninien en se revendiquant notamment d’une manière explicite du communisme libertaire.

La pensée anarchiste n’en présente pas moins un caractère homogène avec des traits déterminés, et cela serait sans doute une erreur grave d’y voir – comme souvent l’ont fait ses adversaires – une simple « protestation individuelle » ou la manifestation d’un esprit de révolte sans lendemain.

Sur le plan philosophique et des idées, l’anarchisme peut être considéré comme la manifestation la plus accomplie de la pensée humaniste occidentale, aboutissant au rejet de toute forme d’autorité extérieure ou supérieure aux êtres humains, qu’elle ait un caractère prétendument divin ou bien terrestre; au rejet de tous les principes qui, de tous temps, sous des formes et des modalités différentes, ont été utilisés par les maîtres du moment pour justifier leur exploitation et leur domination sur le reste de la population.

Sur le plan politique et social, l’anarchisme se présente autant comme la continuation de l’œuvre de la Révolution française que comme l’expression révolutionnaire spécifique du mouvement ouvrier, prônant à côté de l’égalité politique la réalisation d’une véritable égalité économique et sociale : égalité réelle, qui ne peut voir le jour qu’avec la disparition du capitalisme et l’abolition du salariat.

Historiquement donc, le mouvement anarchiste est né au sein du mouvement ouvrier comme l’expression — au même titre que d’autres courants socialistes — de la protestation des travailleurs contre l’exploitation moderne. Sur ce point, il peut être appréhendé comme une réaction radicale à l’encontre de la condition ouvrière, caractérisée par la généralisation du salariat, et par la division en classes de la société.

Dès leur naissance cependant, les idées anarchistes entrent en conflit, tant avec les conceptions réformistes du socialisme (qui croyaient possible de changer « progressivement » les bases inégalitaires de la société capitaliste) qu’avec les conceptions marxistes, en particulier en ce qui concerne l’usage de la dictature comme moyen révolutionnaire.

La spécificité de la doctrine anarchiste

Les anarchistes veulent l’éclosion d’une société d’hommes libres et égaux. La liberté et l’égalité sont les deux concepts-clés autour desquels s’articulent tous les projets des libertaires.

Convaincus que l’être humain ne peut être libre que dans une société d’hommes vraiment libres, nous pensons que la liberté de chacun n’est pas limitée mais confirmée par la liberté des autres. La liberté, tout comme l’égalité, telle que nous la concevons, n’a cependant rien d’abstrait. Nous voulons une liberté et une égalité pratiques, c’est-à-dire sociales, fondées sur la reconnaissance égale et réciproque de la liberté de tous.

«Je suis partisan convaincu de l’égalité économique et sociale », a pu écrire Bakounine, « parce que je sais qu’en dehors de cette égalité, la liberté, la justice, la dignité humaine, la moralité et le bien-être des individus aussi bien que la prospérité des nations ne seront rien qu’autant de mensonges; mais, partisan quand même de la liberté, je pense que l’égalité doit s’établir par l’organisation spontanée du travail et de la propriété collective des associations de producteurs librement organisées et fédéralisées dans les communes, non par l’action suprême et tutélaire de l’Etat. »

Pour réaliser un tel état social, le seul qui puisse réellement supprimer l’exploitation et le privilège, les anarchistes pensent qu’il est indispensable de combattre non seulement toutes les formes d’extorsion économique, mais aussi toute domination politique à caractère étatique ou gouvernemental.

Pour les anarchistes, tout gouvernement, tout pouvoir étatique, quelles que soient leur composition, leur origine et leur légitimité, rendent possible matériellement la domination et l’exploitation d’une partie de la société par l’autre. Comme l’a montré Proudhon, l’État n’est qu’un parasite de la société que l’organisation libre des producteurs et des consommateurs doit et peut rendre inutile. Sur ce point précis, les conceptions anarchistes sont aussi éloignées des conceptions libérales – qui font de l’État l’arbitre nécessaire pour assurer la paix civile – que des conceptions marxistes-léninistes — qui croient pouvoir utiliser le pouvoir politique et dictatorial d’un Etat « ouvrier » pour supprimer les antagonismes de classes. Après 1917, en Russie, et par la suite dans d’autres pays de l’Est notamment, l’échec des tentatives pour réaliser le socialisme par l’usage de la dictature est manifeste et prouve, outre mesure, la justesse des critiques libertaires en la matière.

L’utilisation de la dictature, fût-elle baptisée prolétarienne, a partout accouché, non pas du dépérissement de l’État, mais d’une énorme bureaucratie qui étouffe la vie sociale et la libre initiative individuelle. Et c’est d’ailleurs cette même bureaucratie qui a été jusqu’à aujourd’hui la source principale des inégalités et des privilèges dans ces pays ayant pourtant voulu abolir la propriété privée capitaliste, pour mieux la rétablir ensuite. Comme l’avait déjà souligné Bakounine dans sa polémique avec Marx : « La liberté sans l’égalité n’est qu’une malsaine fiction […]. L’égalité sans la liberté, c’est le despotisme de l’État. Et l’État despotique ne pourrait exister un seul jour sans avoir au moins une classe exploitante et privilégiée : la bureaucratie. »

Au mode d’organisation gouvernemental et centralisateur de la vie sociale, les libertaires opposent un mode d’organisation fédéraliste permettant de remplacer l’État, et tous ses rouages administratifs, par la prise en charge collective par les intéressés eux-mêmes de toutes les fonctions inhérentes à la vie sociale qui se trouvent, actuellement, monopolisées et gérées par des organismes étatiques, placés au-dessus de la société.

Le fédéralisme, en tant que mode d’organisation, constitue le point de référence central de l’anarchisme, le fondement et la méthode sur lesquels la société libertaire se construit. Précisons, néanmoins, que le fédéralisme ainsi entendu n’a que très peu de lien avec les formes connues du fédéralisme pratiqué par bon nombre d’États actuels. Il ne s’agit pas, en effet, d’une simple technique de gouvernement, mais d’un principe d’organisation sociale à part entière, englobant tous les aspects de la vie d’une collectivité humaine. Soit le fédéralisme est intégral, organisant une société ou règne la justice, soit il n’est pas.

La pensée anarchiste est donc bien loin de nier le problème de la nécessité et de l’importance de l’organisation, mais se fixe comme objectif une autre manière de s’organiser, qui assure l’autonomie des composantes tout en répondant aux impératifs collectifs.

À la base, le fédéralisme repose sur l’autonomie des ateliers et des industries aussi bien que des communes. Les uns et les autres s’associent pour se garantir mutuellement et pour pourvoir aux besoins individuels et collectifs. Ainsi, si l’autogestion dans l’entreprise rend possible le remplacement du salariat par la réalisation du travail associé, l’organisation fédérative des producteurs, des communes et des régions permet le remplacement de l’État. Elle se présente comme le complément indispensable pour la réalisation du socialisme et la meilleure garantie de la liberté individuelle.

Le fondement d’une telle organisation est le contrat, égal et réciproque, volontaire, pouvant se modifier de par la volonté des contractants (associations de producteurs et de consommateurs, etc.) et reconnaissant le droit d’initiative de toutes les composantes de la société.

Ainsi défini, le pacte fédératif permet de préciser aussi les droits et les devoirs de chacun et de dégager les principes d’un véritable droit social en mesure de régler les conflits pouvant surgir entre individus, groupes ou collectivités, voire entre régions, sans pour autant remettre en cause l’autonomie des composantes. L’organisation fédéraliste s’oppose autant au centralisme étatiste jacobin qu’au laisser-faire de l’individualisme libéral.

Le fédéralisme doit être envisagé non pas comme une croyance religieuse de plus ou la promesse d’une société parfaite, mais comme une conception sociale dynamique, ouverte, pouvant se modifier dans le temps. Ce n’est pas un rêve de plus, mais une manière de résoudre les questions sociales au mieux, c’est-à-dire dans le respect de la plus grande liberté de chacun sans faire appel à des instances d’arbitrage gouvernementales, sources certaines de nouveaux privilèges.

L’action anarchiste

Les modalités de l’action anarchiste sont le reflet, et il ne pourrait en être autrement, des idées forces que nous venons d’esquisser. Bien mieux, pour les anarchistes, il y a un lien indissociable entre la fin poursuivie et les moyens employés pour y parvenir. Contrairement aux justifications plus ou moins jésuitiques de tout parti politique, nous pensons que la fin ne justifie pas les moyens et que ceux-ci doivent toujours être en accord avec la finalité poursuivie.

Le but de l’action anarchiste ne saurait donc dans aucun cas être la conquête du pouvoir ou la gestion de celui qui existe. Dès 1872, le congrès de Saint-Imier, en Suisse, donnait naissance officiellement à la branche antiautoritaire de l’Association internationale des travailleurs (AIT), en opposition aux thèses marxistes. On y affirma que le premier des devoirs du prolétariat n’était pas la conquête du pouvoir politique, mais sa destruction. Les anarchistes ne sont pas, de ce fait, apolitiques mais anti-politiques. Ils ont toujours mis en garde les travailleurs contre l’illusion de pouvoir utiliser l’arme électorale ou le parlementarisme pour changer véritablement leurs conditions de vie au sein des démocraties bourgeoises. À l’action politique et parlementaire, visant à la conquête de l’exercice du pouvoir, nous préférons l’action directe des masses, c’est-à-dire la prise en main de leurs affaires par les intéressés eux-mêmes sans délégation de pouvoir à qui que ce soit.

Les travailleurs n’ont besoin de personne pour exprimer à leur place leurs revendications ou mener une lutte, mais ils peuvent et doivent le faire eux-mêmes directement. Les libertaires pensent que la pratique de l’action directe, et de la grève en particulier, est aussi le meilleur moyen de lutte possible, le plus efficace aux mains des travailleurs pour défendre leurs intérêts, y compris immédiats. Les libertaires se sont toujours opposés à toute tentative d’asservissement du mouvement ouvrier et révolutionnaire, et ils préconisent l’auto-organisation, l’action collective et autonome des travailleurs.

Les anarchistes ne sont pas une avant-garde dirigeante, et ils ne veulent pas l’être, car ils estiment qu’il n’y a personne qui puisse mieux s’occuper de ses affaires que soi-même. Mais pour que cela soit possible, il faut que les travailleurs prennent conscience de ce que Proudhon a appelé  leur  « capacité  politique ». Les travailleurs représentent la force réelle d’une société et d’eux seuls peut venir une transformation profonde de celle-ci. L’action anarchiste a toujours visé, avant toute chose, à la défense des exploités et appuie toute revendication allant dans le sens du mieux-être et du progrès social.

Nombre de libertaires ont vu dans les organisations syndicales non seulement des organismes de défense des intérêts des salariés, mais aussi une force de transformation sociale, à condition qu’elles sachent utiliser leurs possibilités. De ce point de vue, le fédéralisme libertaire, dont nous avons esquissé les principes, ne peut être réalisé sans le concours actif des syndicats ouvriers, ossature possible de la production dans une société libre.

D’un point de vue libertaire, une organisation syndicale doit dans son fonctionnement comme dans ses principes :

  • maintenir son autonomie contre toute organisation politique qui voudrait la contrôler, autant que contre l’État ;
  • pratiquer le fédéralisme et une véritable démocratie directe, seules garanties solides contre la bureaucratisation;
  • se donner à la fois pour objectifs d’obtenir la satisfaction de revendications immédiates, matérielles, et de préparer les travailleurs à assurer la gestion de la production dans l’avenir.

Ce dernier point est très important, car le syndicat et l’action syndicale ne sont pas et ne peuvent pas être considérés comme une finalité en soi. « Autonomie syndicale » ne signifie pas « neutralité » par rapport au pouvoir ou aux partis. Cela ferait perdre au syndicalisme une grande part de ses potentialités de changement et de rupture. Il faut, à cet égard, que le syndicat se dote à son tour d’un programme de transformation sociale et d’une pratique conséquente.

L’action syndicale n’est pas toutefois le seul moyen de lutte dont disposent les producteurs, qui peuvent et doivent selon les circonstances se doter des formes d’organisation et de résistance qui leur paraissent les plus opportunes.

L’anarchisme d’hier et d’aujourd’hui

L’influence qu’a exercée le mouvement libertaire sur le mouvement ouvrier a été considérable, même si elle est rarement reconnue. Que cela plaise ou non, les anarchistes représentent bel et bien un courant à part entière du mouvement syndical et ouvrier international, et ses manifestations se retrouvent dans tous les mouvements révolutionnaires, tant au XIXe siècle qu’au XXe siècle, à commencer par la Commune de Paris en 1871 ou les révolutions russe et espagnole de 1917 et 1936.

L’influence des idées anarchistes s’est surtout manifestée d’une manière significative au sein des organisations syndicales comme la CGT en France, l’USI en Italie, la CNT en Espagne, mais aussi la Fora en Argentine, les IWW aux États-Unis, la FAU en Allemagne ou la SAC en Suède. La liste, on le voit, est longue. Présenter chacune de ces organisations équivaudrait à donner un aperçu, pour chacun de ces pays, de l’histoire du mouvement ouvrier tout court. Bornons-nous à signaler qu’en 1922 le congrès constitutif d’une Association internationale des travailleurs (AIT), regroupant les organisations anarcho-syndicalistes qui avaient refusé d’adhérer à l’Internationale bolchevique, comptait plusieurs millions d’adhérents.

L’anarchisme a cependant connu, au cours des années 1920 à 1930, une période de crise. Si la révolution russe ouvre en Europe et dans le monde une nouvelle phase révolutionnaire, elle s’accompagne un peu partout du déchaînement de la réaction patronale et bourgeoise sous sa forme fasciste. Le mouvement libertaire se trouve en particulier confronté à une double attaque. Eliminé en Russie par la répression de l’État « ouvrier », il doit faire face dans d’autres pays aux méthodes des communistes qui, au sein du mouvement ouvrier et syndical, ne reculent pas devant l’élimination physique de leurs adversaires. Le mythe de la révolution bolchevique et l’attitude des différents partis communistes occidentaux ont provoqué une marginalisation croissante de l’influence anarchiste dans la classe ouvrière. Ailleurs, là où les organisations libertaires sont restées fortes, elles seront anéanties par la réaction fasciste. Fin Italie, en Allemagne, en Argentine, en Bulgarie, là où le fascisme l’emporte, le mouvement anarchiste est brisé et ses meilleurs militants sont soit tués, soit contraints à l’exil.

D’une manière générale, les anarchistes se trouvent au cours de cette période de plus en plus isolés, y compris sur le plan international, avec quelques socialistes ou communistes dissidents, face au jeu à trois que Staline d’un côté, les pays fascistes et les démocraties bourgeoises de l’autre, se livrent pour la suprématie mondiale. Refusant l’alternative fascisme ou démocratie, dans laquelle on cherche à enfermer l’action du prolétariat mondial, les libertaires se battront comme ils le pourront pour s’opposer à la guerre qui se profile.

La révolution d’Espagne en juillet 1936 représente la dernière occasion qui s’offre aux travailleurs de riposter au fascisme et à la guerre par la révolution. Les événements d’Espagne, par le rôle déterminant joué par les organisations anarchistes et anarcho-svndicalistes, ont été l’expression historique de la plus importante des idées libertaires et mérite que l’on s’y arrête. Le 18 juillet 1936, un coup d’Etat de l’armée espagnole, appuyé par la droite, les fascistes de la Phalange et l’Église, est brisé dans plus de la moitié du pays par le soulèvement de la population ouvrière. Les forces décisives du camp antifasciste sont la centrale anarcho-syndicaliste, la Confédération nationale du travail (CNT) qui, en mai 1936, à son congrès de Saragosse, dénombra dans ses rangs 982 syndicats et 550595 adhérents, la Fédération anarchiste ibérique (FAI) et la Fédération ibérique des jeunesses libertaires (FIJL).

La lutte engagée contre les militaires insurgés s’est transformée dès les premières heures de la victoire en révolution sociale; de la mi-juillet à la fin août sont collectivisés les transports urbains et ferroviaires, les usines métallurgiques et textiles, l’adduction d’eau, la fabrication et l’acheminement du gaz et de l’électricité, certains secteurs du grand et du petit commerce. Environ vingt mille entreprises industrielles ou commerciales sont ainsi expropriées et gérées directement par les travailleurs et leurs syndicats. Un Conseil de l’économie est constitué pour coordonner l’activité des diverses branches de la production.

C’est dans le domaine agraire que la collectivisation fut la plus achevée : abolition de la monnaie, remaniement des limites communales, organisation de l’entraide entre collectivités riches et pauvres, égalisation des  rémunérations, établissement de salaires familiaux, mise en commun des outils et des récoltes. « Il s’agit de la révolution sociale la plus profonde de l’histoire », écrira Gaston Leval.

Du 3 au 8 mai 1937, une deuxième lutte inexpiable commencera, cette fois à l’intérieur du camp républicain, lorsque les communistes staliniens tenteront de prendre le contrôle des édifices publics à Barcelone. On sait aujourd’hui de source sûre, avec les témoignages ultérieurs des dirigeants politiques et militaires du Parti communiste espagnol (J. Hernandez, el Campesino), que Staline préférait la victoire du fascisme à une véritable révolution sociale animée par les anarchistes. Le PC, durant toute la guerre civile, axe sa propagande et son activité sur la défense de la propriété et de la religion. Abandonnés par les démocraties occidentales sous le fallacieux prétexte de non-intervention, alors que l’Allemagne nazie et l’Italie mussolinienne armaient massivement les nationalistes, trahis par les staliniens, le peuple espagnol et ses organisations de classe réussirent à résister les armes à la main jusqu’en mars 1939 à la coalition de la réaction et du fascisme européens. Vaincue par la force, la révolution espagnole demeure un exemple par l’exceptionnelle réussite de ses réalisations sociales et économiques.

Après 1945, le partage du monde en deux blocs impérialistes distincts, la guerre froide et les menaces atomiques ont réduit les possibilités d’action pour les libertaires et pour tous ceux qui se refusaient à entériner cet état de fait. Par ailleurs, la récupération de l’action des travailleurs au profit soit des bureaucraties syndicales, soit des dirigeants politiques de gauche, a tari bon nombre de possibilités de changement social pour les pays capitalistes industrialisés.

Depuis 1968 cependant, suite à l’explosion de la révolte étudiante et de la jeunesse, les idées libertaires ont connu un regain de vigueur, y compris dans le mouvement social, avec la popularisation de concepts comme celui d’autogestion ou de gestion directe.

Mais surtout, après les naufrages successifs des différents projets réformateurs ou révolutionnaires dont ont pu se faire les promoteurs tant les partis sociaux-démocrates que les différentes tendances se réclamant du marxisme, du léninisme, du trotskisme, du maoïsme, etc., les idées anarchistes semblent demeurer aujourd’hui celles qui résistent le mieux à l’usure du temps.

Notons que bien des combats engagés par des anarchistes, que ce soit contre le militarisme, le sexisme, la xénophobie ou les religions, ont fait tour à tour l’objet de vastes mobilisations, qui pour certaines ont porté leurs fruits. La pratique libre de la contraception et le droit à l’avortement en sont de bons exemples, mais aussi la reconnaissance de droits à l’enfant, et le relatif souci d’épanouissement que peuvent avoir tant les parents que l’institution scolaire à l’égard des enfants. Citons enfin ce qu’il est convenu d’appeler les « acquis sociaux », ces bribes de liberté pour lesquelles des générations d’hommes se sont battus.

Ces quelques petites victoires sur l’Apartheid séculier (celui des « bien-nés » sur les pauvres, des hommes sur les femmes, des blancs sur les noirs, des pères Fouettards sur les enfants, des chefs de tous poils sur les dirigés, les doctrines et religions de tous ordres sur la libre pensée), rappellent chaque jour l’effort universel de l’humanité contre l’inégalité et pour s’affranchir de l’autorité. L’irréductible conflit humain, que trop de professeurs veulent voir comme consubstantiel à l’homme, trouve son origine dans le principe d’autorité, et l’anarchisme reste sur ce point la seule idée viable pour en contrecarrer le mécanisme. Les évolutions positives et les progrès relatifs que nous mentionnons plus haut ne sont pas définitifs, et surtout ils ne concernent que bien peu de gens au regard des six milliards d’humains qui peuplent la planète.

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