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Actualisation express de la situation du Venezuela (25 février 2014)

par Rafael Uzcátegui
auteur de « Vénézuela: Révolution ou Spectacle? » et contributeur au journal anarchiste vénézuélien El Libertario

[ Traduction : XYZ / OCLibertaire ]
Retrouvez ce texte et plus encore sur le site internet de
Organisation Communiste-Libertaire

Le 21 février dernier, nous écrivions un résumé des événements pour les personnes de l’extérieur qui, sursaturées d’informations sur le Venezuela, auraient besoin d’une chronologie des faits (voir plus bas, “Résumé express de la situation vénézuélienne pour personnes curieuses et peu informées”). Quatre jours à peine se sont passés depuis ce récit, et il y a tant de nouveaux éléments qu’une mise à jour est nécessaire tout en sachant qu’une photographie quelconque de la réalité vénézuélienne sera encore différente au cours des prochaines heures.

Le premier élément qui ressort est que les manifestations des critiques du gouvernement ont continué jusqu’au moment de la rédaction de ce document, et il semble qu’elles ne arrêteront pas dans les prochains jours. La culture vénézuélienne s’était caractérisée par la promotion de l’effort pour des résultats à court terme, pas de durer dans le temps, de sorte que l’addition de chaque nouvelle journée de protestation contredit l’immédiateté politique du mode de « faire » courant dans le pays. C’est pourquoi le président Maduro lui-même a choisi, parmi ses tactiques, de favoriser son épuisement rapide en augmentant de deux jours la durée des vacances de Carnaval pour qu’elles commencent le 27 février, le jour du 25e anniversaire du soulèvement populaire du ‟Caracazo” avec ses dizaines d’assassinats encore impunis.

Un second développement, comme nous le suggérions dans notre précédent article, c’est que Caracas a cessé d’être l’épicentre de la mobilisation nationale. Le samedi 22 février, les pro-gouvernements et l’opposition ont appelé à des manifestations dans la ville de Caracas, avec, pour chaque camp, une importante participation. Cependant, dans au moins 12 villes de l’intérieur du pays, des manifestations dissidentes ont été organisées, certaines aussi massives proportionnellement que celle de la capitale. Dans la ville de San Cristóbal, capitale de Táchira (frontière avec la Colombie), l’intensité des protestations et des conflits, qui incluent les étudiants et la classe moyenne avec les secteurs populaires et ruraux, a conduit à la militarisation de la ville, placée sous le contrôle à distance de Caracas. Le gouverneur de l’Etat, José Vielma Mora, du parti au pouvoir PSUV, a critiqué publiquement la répression et a appelé à la libération des détenus, ce qui, jusqu’à présent, a été la première critique publique d’un membre du gouvernement envers les de Nicolás Maduro.

Au moment où ses lignes ont écrites, 15 personnes ont été tuées lors des manifestations ou dans des faits en relation avec les protestations, 8 d’entre elles dont la responsabilité s’oriente vers des policiers, des militaires et paramilitaires, 2 d’entre elles victimes de ‟pièges” tendus lors de protestations de l’opposition appelées ‟guarimba” et le reste lors de faits obscurs survenus autour des manifestations et qui doivent faire l’objet d’enquêtes et clarifiés (par exemple, le renversement d’un adolescent de 17 ans). Les reportages du quotidien Últimas Noticias, appuyés par des photos et des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, ont contraint le procureur à arrêter des fonctionnaires de la Garde nationale bolivarienne (GNB) et du Service bolivarien de renseignement national (SEBIN) afin qu’une enquête soit lancée sur leur participation présumée aux faits. Toutefois, de hauts porte-parole du Gouvernement National, tels que la ministre de la Communication, Delcy Rodriguez, et le président Maduro lui-même, continuent d’accuser l’opposition de tous les décès. Une mention spéciale doit être adressée au président de l’Assemblée nationale, Diosdado Cabello, qui, dans son programme quotidien “Con el mazo dando”, diffusée sur la télévision d’Etat, a prononcé des déclarations délirantes sur les causes des assassinats.

Le ‟Guarimba” est un mode d’action que les secteurs de l’opposition ont développé vers la fin de l’année 2002. Cela consiste à faire, dans un endroit considéré comme ‟sûr”, des protestations – généralement à proximité des habitations des manifestants – en fermant la route avec des barricades et des poubelles ou pneus incendiés. La ‟Guarimba” possède plusieurs caractéristiques qui la différencient des autres manifestations. L’une est sa relation symbolique avec le coup d’État et ce qui a été appelé le ‟Paro Petrolero” (grève du pétrole) de 2002, et qui donc la charge d’un contenu insurrectionnel tendant à la confrontation physique avec les organes de sécurité. La seconde caractéristique, conséquence de la première, est qu’elle a été criminalisée systématiquement par le gouvernement, en en faisant un moyen d’action excluant : si des gens pro-gouvernementaux peuvent se joindre à une manifestation pacifique pour des revendications communes, ils le feront difficilement avec une ‟guarimba”. Troisièmement, elles font l’objet d’un large rejet au sein des groupes de l’opposition eux-mêmes, comme en témoigne la manifestation de Caracas du 22 février, où il y avait autant de pancartes rejetant les ‟Guarimbas” que les actions des groupes paramilitaires. Dans la mesure où le président Nicolás Maduro a encouragé la répression en félicitant publiquement l’attitude de la GNB, en ne reconnaissant pas la responsabilité de l’État pour une partie des décès et en légitimant institutionnellement les actions des groupes paramilitaires en encourageant les ‟Commandos Populaires contre le Coup d’État”, cela a généré un terreau fertile qui a permis l’apparition de ‟Guarimbas” dans certains endroits, à Caracas et dans des villes du pays. Cependant, un regard sur toute la gamme des types de mobilisation dans l’ensemble des villes du pays, confirme que les manifestations continuent à être majoritairement pacifiques.

Quand le chef de l’opposition conservatrice, Leopoldo López, s’est rendu à la police le 18 février, ce fut une véritable ‟performance” pour propulser son image comme le ‟nouveau leader” de l’opposition vénézuélienne et le centre du mouvement national de protestation. Cette opération a été réalisée avec un rassemblement de masse à la frontière entre les municipalités de Libertador et Chacao, à Caracas. Cependant, jusqu’à aujourd’hui, la dynamique des foules mobilisées dans les rues reste celle de réseaux décentralisés avec de multiples centres. Il existe toute une série d’appels via les réseaux sociaux comme ‟pancartazos” [‟coups de pancartes”], ‟Faire des prières nationales en même temps” et même ‟dance-thérapies”. Certains deviennent viraux et sont assumés par une bonne partie du mouvement. De nombreux opposants habitués au modèle vertical d’organisation léniniste de l’ère analogique, exigent en permanence que les manifestations ‟aient une direction” et des ‟revendications communes‟.

Le gouvernement insiste sur le fait qu’il est confronté à un ‟Coup d’État”, certains disent que ‟se répète le scénario d’avril 2002” et d’autres affirment que ce serait un ‟Coup continué”. Nicolás Maduro a appelé à affronter les manifestants dans la rue en activant des ‟Comandos Populares antigolpe”. Cependant, les deux manifestations de ces derniers jours organisées par le gouvernement dans les rues de Caracas n’ont pas eu le soutien et les niveaux de participation que celles obtenues par Hugo Chávez. Bien que les niveaux intermédiaires et supérieurs du gouvernement aient exprimé publiquement leur soutien aux décisions de Maduro, le chavisme de base commence à s’irriter de la répression ouverte contre les manifestants, qui a généré des centaines d’images circulant à travers les téléphones portables. En outre, le président lui-même a émis des messages contradictoires sur la nature de l’hypothétique menace à laquelle il fait face : en appelant avec insistance à célébrer le carnaval, en dansant devant les caméras de télévision, en demandant publiquement – et à plusieurs reprises – une amélioration des relations diplomatiques avec les Etats-Unis, en désigner son représentant au Fonds monétaire international, en supprimant les accréditations de CNN au Venezuela – ce qui revenait de fait à son expulsion du pays – et, en 24 heures, en les invitant à transmettre de nouveau depuis le pays.

Bien qu’au niveau international la polarisation médiatique sur le Venezuela demeure, à l’intérieur du pays nous continuons de subir un blocus majeur des informations. Les chaînes de télévision diffusées nationalement n’informent pas sur les manifestations ni ne diffusent en direct les messages des dirigeants politiques de l’opposition, tandis que leurs écrans sont envahis par les déclarations des principaux responsables des autorités. Le gouvernement pense le conflit en termes analogiques, en pensant que l’invisibilisation télévisuelle et la répression seront suffisantes pour faire taire les protestations. Tardivement, il a entamé une offensive sur les réseaux sociaux, tandis que le service Internet, contrôlé par l’Etat, subit des ralentissements irréguliers et des blocages dans certaines des applications les plus populaires chez les utilisateurs, telles que Twitter et What’sApp.

La radicalisation des deux principaux camps du conflit, fait que la demande d’un dialogue pour résoudre » la crise ne soit pas, encore, majoritaire. Le président Maduro a appelé à une ‟Conférence nationale pour la paix” tandis que parallèlement son gouvernement – et lui-même – continue de disqualifier les opposants en les traitant de ‟fascistes de l’ultra-droite” et augmente le nombre de détenus dans tout le pays, lesquels dénoncent les tortures et les traitements cruels, inhumains et dégradants lors de leurs placements en détention. Le nombre croissant de personnes assassinées et blessées par des coups de feu, des plombs, des gaz lacrymogènes, fait augmenter la spirale de la violence et du ressentiment des deux côtés, ce qui, sans abandonner la voie politique pour la résolution du conflit, prépare le terrain pour que les militaires assument de garantir la ‟gouvernabilité” au moyen d’un coup d’Etat, qu’ils soient de tendances pro-gouvernementales ou liés à l’opposition. Les images extravagantes d’un général de l’armée vénézuélienne à la retraite, Angel Vivas Perdomo, perché sur le toit de sa maison en montrant des armes de guerre – lors d’une tentative de l’arrêter après l’avoir accusé d’être l’auteur intellectuel des pièges situés dans un ‟Guarimba” qui a provoqué un décès à Caracas – ont déclenché une tempête de rumeurs sur les ‟malaises” présumés au sein des Forces armées. A cela s’ajoute une série de pillages de magasins dans plusieurs endroits du pays, avec une coordination telle qu’elle soulève trop de suspicions.

Les événements sont en plein développement : la photographie de ce moment peut devenir totalement différente dans les prochaines 48 heures. Nous espérons continuer à avoir les connexions à l’Internet pour pouvoir en rendre compte.

 

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