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[Texte intégral d’un article publié dans l’édition janvier 2014 du journal Ultimatum de l’association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ). ]

Après les récentes dénonciations d’agressions sexuelles et de comportements patriarcaux dans les milieux étudiant et «militant», écrire un court article dans l’ULTIMATUM de l’association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) sur les violences sexuelles faites aux femmes témoigne de notre résilience, mais aussi de notre fougue et de notre volonté de riposte. Malgré tout, cela ne suffirait pas à rendre compte de toute la souffrance et la rage qui nous habitent. Ces mots-ripostes nous voudrions les scander au visage de tous et toutes. Et peut-être même plus encore…

les signataires de l’article:
Shanie Roy – Stéphanie Paradis – Audrai Cécire – Gabriella Fiore – Arianne Lefebvre
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Jennifer Bélanger – Élisa Bersner-Ali – Anne Blanchard – Lysandre Bourgouin – Sophie coulombe – Sandra Dubé – Kim Dockstader – Mrie Drouin – Sara Ewertz – Laurence Fortin-Pellerin – Mélissa Gaboury – Anne-Sophie Gendron – Virginie Gendron-Blais – Emmanuelle Lajoie – Joanie Lavigne – Émély Lefrançois – Elia-Jeanne Maltais – Edith Morency – Suzie Morisette – Alejandra Ortiz Valencia – Stéphanie Pier Lefebvre – Ana Popovic – Camille Toffoli – Karelle Villeneuve

Photo: ANDREA LAURITA

Ancré dans le temps, mais pas dans nos gènes
Selon les contextes socio-historiques, les hommes, en tant que classe dominante, s’approprient leurs privilèges par des mécanismes de domination, de contraintes et de répression sur les femmes. Ces oppressions historiques sur le groupe social catégorisé comme «femmes» créent un marquage social du corps de la classe des femmes. Ce n’est donc pas le soi-disant sexe des femmes ou leurs dites différences qui causent leurs oppressions! Ces pratiques de violences forment un système qui dépossède les femmes matériellement (et donc mentalement, spirituellement, symboliquement…) en tant que classe. Ce système est souvent nommé patriarcat et à travers leurs positions sociales, les femmes font face à un continuum de violences.

La «culture du viol» récemment dénoncée dans nos milieux s’inscrit dans un système d’appropriation des femmes qui se co-construit avec le (néocolonialisme, l’impérialisme, le racisme, le capitalisme, le régime hétérosexuel, le capacitisme, le classisme, l’âgisme, l’assignation sexuelle, etc. Plus spécifiquement, l’appropriation des femmes par les hommes se manifeste notamment par la contrainte à l’hétérosexualité comprenant le mariage, la répression du lesbianisme, l’hégémonie d’une sexualité basée sur les désirs sexuels dictatoriaux des hommes – qu’ils disent souvent «incontrôlables» -, les violences conjugales, le dressage au coït, les contraintes à la maternité… Dans cette appropriation, les obligations sexuelles contraignant et dépossédant les femmes sont, entre autres, le viol, le viol monnayé (exploitation sexuelle ou «travail du sexe») et les violences pornographiques, les violences médicales, esthétiques et vestimentaires et le harcèlement sexuel.

Une voix qui perce
C’est grâce aux luttes féministes acharnées qu’il y a une plus grande dénonciation des violences faites aux femmes. Par exemple, depuis les dernières décennies, la société québécoise est davantage sensibilisée aux violences conjugales. La violence conjugale était considérée (et est encore considérée…) comme un droit des hommes sur les femmes ou comme la conséquence de leur provocation. Les féministes ont mis de l’avant qu’il s’agissait plutôt d’une prise de contrôle dans un processus de domination des hommes sur les femmes à travers l’institution du couple, du mariage et de la famille. Dans cette optique, des collectifs féministes et des maisons d’hébergement pour femmes ont été mis sur pied, des actions directes contre les hommes ont été posées et un réseau de solidarité s’est tissé autour des femmes survivantes de violences conjugales (et leurs enfants). Évidemment, ce n’est qu’un début et beaucoup de combats restent à mener, mais il faut reconnaître qu’il y a une plus grande reconnaissance des violences conjugales, puis une certaine dénonciation des hommes commentant ces violences.

Le métier le plus vieux du monde? Vraiment?
Tout comme la violence conjugale, la prostitution en tant que violence économico-sexuelle permet aux hommes d’imposer leurs désirs de contrôle sur le corps et la sexualité des femmes puis de faire usage de leurs privilèges dans le but de les maintenir. Profitant des violences structurelles pesant sur les femmes, le système prostitutionnel et la violence conjugale participent à la reproduction des rapports sociaux de domination affectant historiquement la classe des femmes

Quelques groupes de survivantesAu Canada

EVE (formely Exploited Voices now Educating), les survivantes de Indigenous Women Against the Sex Industrv (IWASI), Sextrade1O1, les survivantes de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES), les survivantes de la Maison de Marthe.

Aux Etats-Unis

Breaking Free, Standing Against Global Exploitation Project (SAGE Projet), les survivantes de Girls Educational and Mentoring Services(GEMS), Women Hurt In Systems of Prostitution Engaged in Revolt (Whisper), les survivantes de l’Organization for Prostitution Survivors et le Survivor Advisory Caucus de la Coalition to Abolish Slavery & Trafficking.

Malgré tout, la prostitution est un «sujet de controverse» dans les mouvements féministes et gauchistes. Elle est même perçue par plusieurs militants et militantes comme un «travail» devant être légitimé et supporté. Divers groupes d’actions sociales de gauche, d’extrême gauche et anarchistes conçoivent la prostitution comme un espace de combat féministe et d’organisation syndicale. Ce faisant, ces personnes invisibilisent et excluent les témoignages des nombreuses survivantes de la prostitution dénonçant le système prostitutionnel et luttant pour son abolition. Pour nous, réduire la prostitution à un travail émancipateur pour les femmes est en quelque sorte symptomatique de la «culture du viol».

Le discours pro-travail du sexe, banalisant et glamourisant l’exploitation sexuelle, invisibilise et normalise les violences sexuelles faites aux femmes. Plusieurs personnes dans nos milieux défendent aussi la pornographie, et ce, alors que de nombreuses militantes (ainsi que des personnes trans et des hommes) peuvent être des survivantes du système prostitutionnel voulant mettre fin aux violences inhérentes à l’industrie du sexe avec des camarades solidaires. Dans l’industrie du sexe, des femmes et des jeunes filles (mais aussi des garçons, personnes trans et hommes) sont marchandisées et exploitées sexuellement par des (néo)proxénètes et des clients-prostitueurs. Nous devrions refuser que les femmes et que nos camarades soient aliénables par le système prostitutionnel.

Éducation au bien et au mal
À l’image du slogan «Society says « don’t get raped » instead of teaching « don’t rape »» («La société dit: « ne vous faites pas violer » au lieu d’apprendre à « ne pas violer »»), il faudrait responsabiliser et attaquer les clients-prostitueurs et les (néo)proxénètes. Cela permettrait de lutter contre l’exploitation sexuelle et de se solidariser avec les femmes dans le système prostitutionnel (souhaitant très majoritairement en sortir), puis avec les survivantes.

Pourtant, les femmes-prostituées se font offrir, par exemple, une liste de «mauvais clients» par des organismes défendus par plusieurs groupes ou organisations militantes. Cette liste comprend plusieurs brèves descriptions (ex: chandail, pantalon, véhicule, lieu, incident) de clients-prostitueurs qui auraient été plus «mauvais» que les autres. Selon de nombreuses survivantes/féministes abolitionnistes, cette liste a pour effet de responsabiliser les femmes face aux violences prostitutionnelles, car elles ont le fardeau de l’apprendre par cœur à chaque renouvellement et de devoir tenter de repérer les clients-prostitueurs ayant été identifiés comme «mauvais». Dans cette logique, ces femmes qui, rappelons-le, sont dans un contexte d’exploitation sexuelle, seraient supposément aptes à faire les «choix individuels et éclairés» de filtrer, puis d’accepter ou de refuser des clients-prostitueurs. Aussi, cela suggère qu’il y aurait des «bons» et des «mauvais» clients-prostitueurs. Il est pourtant difficile de concevoir comme «bon» un homme qui impose, aussi gentiment que possible, ses désirs sexuels sur une femme qui, elle, ne désire en retour qu’une compensation (ex : économique, matérielle, sociale…).

Cette vision des «bons» et «mauvais» hommes sert à masquer le fait qu’ils forment en fait une classe profitant de l’appropriation des femmes et la reconduisant. Les agresseurs sexuels sont considérés comme des monstres alors qu’ils ne font que participer au système patriarcal dans lequel nous vivons et mourrons toutes et tous.

C’est aussi selon cette logique que des hommes peuvent se poser en sauveur, alors que d’autres peuvent être catégorisés comme violents/agressifs/dominants. Dans nos milieux, lorsque des hommes souhaitent se regrouper entre eux pour discuter d’enjeux pro-féministes et se solidariser avec les luttes antipatriarcales, bien souvent, ils reçoivent davantage de support que lorsque des femmes/féministes souhaitaient se retrouver en non-mixité pour lutter contre ces mêmes violences.

Même les hommes qui se disent «pro-féministes» profitent de rappropriation des femmes ; plusieurs se permettent même de commettre des actes de domination et de violence envers des femmes. Que ce soit en muselant les féministes, en étant paternalistes, en monopolisant le crachoir, en participant au système prostitutionnel ou en agressant sexuellement leurs camarades, ces militants choisissent d’user de leurs privilèges et de se conforter dans la classe dominante.

Une culture de la perpétration?
Les victimes de violences sexuelles telles l’inceste, la prostitution et le harcèlement sexuel sont très majoritairement des femmes, mais des hommes et des personnes trans peuvent aussi avoir été ou être victimes de ces violences. Cependant, il existe un point en commun à l’ensemble des violences sexuelles: elles sont très majoritairement perpétrées par des hommes.

Ainsi, les rapports que nous entretenons avec les violences sexuelles s’articulent avec notre position sociale dans le système patriarcal. En effet, le fait d’être un homme, une femme ou une personne trans, nous positionne dans le système d’appropriation des femmes par les hommes. Dans les rapports sociaux de sexe, puisque les hommes profitent et perpétuent le système patriarcal comprenant les violences sexuelles, ils se trouvent fréquemment détachés des vécus spécifiques des femmes. C’est pourquoi, par leur position sociale dominante, les hommes tendent à banaliser, voire à invisibiliser les violences sexuelles, ce qui leur permet, entre autres, de se déresponsabiliser facilement des rapports de pouvoir patriarcaux qu’ils (re)produisent et d’imposer une normalisation de l’appropriation de la classe des femmes. C’est ça la culture du viol.

Il est possible parfois d’entendre dans des discussions (même dans nos milieux) que les femmes qui ripostent aux violences sont «trop violentes» ou qu’il faut les contrôler pour éviter des situations inconfortables. Il est fréquent que la souffrance des hommes, leurs «bons côtés» ou leurs vécus d’oppression expliquent ou amoindrissent les violences que ces derniers imposent aux femmes (ou sur d’autres hommes ou personnes trans). Ces discours banalisant les violences faites aux femmes et réprimant celles qui les combattent ne prennent pas en compte le contexte social et historique de la guerre quotidienne contre les femmes.

Puisqu’il y a une monopolisation de la violence par la classe des hommes, les actions de riposte des femmes sont souvent perçues comme de la folie, une horrible tentative de se faire justice soi-même, de l’autoritarisme, de la déviance ou de la délinquance. Cela s’explique par le fait que, pour conserver leurs privilèges, les hommes se doivent de poser des interdits de révolte et de sanctionner les femmes ne se soumettant pas à leur domination.

Lorsque les femmes décident de répondre aux violences des clients-prostiteurs, des conjoints violents ou des agresseurs sexuels par exemple, elles subissent des sanctions allant de l’isolement à la mort. Plus souvent qu’autrement, les hommes ne sont pas responsabilisés ou sanctionnés pour leurs actes de violence. En effet, le système de justice et l’arsenal policier ne sont pas au service de la classe des femmes. Et lorsque les femmes organisent des ripostes, les hommes, même en bons «pro-féministes», défendent activement leurs privilèges de classe en s’imposant ou en tentant d’encadrer les processus de mobilisations et d’action féministes. Plusieurs militants se distancient des violences faites aux femmes et des agresseurs comme s’ils en étaient éloignés. Ils peuvent ainsi décider (avoir le privilège) de «ne pas se positionner» dans les situations de violences, de juger qu’une riposte a été «trop loin» ou de s’accaparer «la job de bras».

Ainsi, nos milieux ne sont pas exempts des pratiques et discours rabaissant, surveillant, contrôlant ou attaquant les femmes et les féministes. Il faut mentionner que les discours l’historicité des rapports de pouvoir. «Back-lash», «instrumentalisation» et «récupération» sont des mots qui marquent les luttes féministes d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Ces violences perpétrées en réaction aux femmes/ féministes instaurent, insidieusement ou non, un climat de tension, de menaces et même d’exclusion pesant sur les militantes.

C’est ainsi qu’il est essentiel dans nos milieux militants de laisser place à l’organisation des femmes en non-mixité et de la faire reconnaître en retour. Celle-ci n’exclue pas l’organisation non-mixte entre les femmes elles-mêmes (ex: femmes racisées, lesbiennes, femmes autochtones…). Cette non-mixité entre femmes permet d’avoir un espace plus sécuritaire et autonome pour collectiviser nos expériences, se conscientiser, construire des analyses collectives sur les violences vécues, se solidariser, puis organiser des ripostes féministes.

Menons le combat!
Il est impératif que les violences faites aux femmes soient confrontées, et ce, au sein même de nos milieux de militance/groupes affinitaires/communautés. Nous sommes attristées et enragées lorsque des hommes, proches de nous ou non, reproduisent et profitent de rappropriation des femmes. Désillusionnées face aux rapports sociaux (de sexe) traversant notre quotidien, nous dénonçons le manque de solidarisation avec les luttes féministes et les actions des femmes qu’elles soient mixtes ou non-mixtes.

Récemment, de nombreuses militantes se sont rassemblées de diverses manières pour discuter en non-mixité. Ces dernières nomment pour la plupart qu’il y a un besoin d’outils, d’actions et d’éducation féministes pour contrer les violences faites aux femmes et les violences sexuelles, et ce, d’une manière alternative, collective, autonome et permanente. Ceci signifie que nous devons instaurer un véritable réseau de solidarité avec les luttes des femmes/féministes passant notamment par une lutte pour que les hommes/militants cessent de reproduire leurs rapports de pouvoir.

Contre les violences masculines et le patriarcat, menons le combat!

Le torchon brûle, attisons-le!

 

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